Stablecoins et MiCA : pourquoi l'USDT a quitté les plateformes européennes, et ce qu'un Belge peut utiliser
En bref : depuis l'entrée en application de MiCA, un stablecoin ne peut être proposé au public ou échangé sur une plateforme régulée de l'Union européenne que si son émetteur est agréé dans l'UE. Circle (USDC, EURC) a obtenu cet agrément, Tether (USDT) non : l'USDT a donc disparu des plateformes européennes régulées en 2025. Le détenir reste légal. Pour un Belge, la vraie question n'est pas « USDT ou pas », mais « quelle protection ai-je si l'émetteur ou la plateforme fait défaut ? ».
Un dollar numérique… qui n'en est pas un
Un stablecoin est un jeton numérique conçu pour garder une valeur stable, le plus souvent 1 dollar ou 1 euro. Il sert de monnaie d'échange dans l'univers crypto : on vend un bitcoin contre des stablecoins pour « se mettre à l'abri » sans repasser par une banque, on paie, on envoie de l'argent à l'étranger en quelques minutes.
Mais un stablecoin n'est pas un euro sur un compte bancaire. Sa stabilité dépend entièrement de l'émetteur : de la qualité des réserves qu'il détient, de sa capacité à rembourser quand tout le monde veut sortir en même temps, et de l'autorité qui le surveille. Le précédent de TerraUSD (UST), un stablecoin algorithmique qui s'est effondré en mai 2022 en emportant des dizaines de milliards de dollars, a beaucoup pesé dans la façon dont l'Europe a écrit ses règles.
MiCA : deux familles de stablecoins, des règles strictes
Le règlement européen MiCA (Markets in Crypto-Assets, règlement (UE) 2023/1114) s'applique aux stablecoins depuis le 30 juin 2024, et au reste du marché crypto depuis le 30 décembre 2024. Il ne parle pas de « stablecoins » mais distingue deux catégories.
Les jetons de monnaie électronique (en anglais e-money tokens, EMT) sont adossés à une seule monnaie officielle : USDC au dollar, EURC à l'euro. Ce sont de loin les plus utilisés. Les jetons se référant à un ou des actifs (asset-referenced tokens, ART) suivent un panier de monnaies, de matières premières ou d'autres cryptos.
Pour les jetons de monnaie électronique, MiCA impose des règles proches de celles de la monnaie électronique classique :
- seuls une banque ou un établissement de monnaie électronique agréé dans l'UE peuvent les émettre ;
- le détenteur a un droit de remboursement au pair, à tout moment et sans frais : 1 EURC doit pouvoir être échangé contre 1 euro auprès de l'émetteur ;
- l'émetteur ne peut pas verser d'intérêts aux détenteurs ;
- les fonds reçus doivent être protégés, avec au moins 30 % des fonds reçus déposés sur des comptes séparés auprès de banques (article 54) et le reste placé en instruments très liquides et peu risqués, des exigences plus fortes s'appliquant aux jetons « significatifs » ;
- les jetons devenus significatifs, par leur taille ou leur usage, passent sous la surveillance de l'Autorité bancaire européenne (ABE).
S'y ajoute une limite qui vise directement les stablecoins en dollars : lorsqu'un jeton libellé dans une monnaie non européenne est utilisé comme moyen de paiement au sein d'une même zone monétaire de l'UE au-delà, en moyenne, d'un million de transactions et de 200 millions d'euros par jour, son émetteur doit cesser d'en émettre et présenter un plan pour revenir sous ces seuils (articles 23 et 58). L'objectif est explicite : éviter qu'un dollar privé ne concurrence l'euro dans les paiements du quotidien.
Pourquoi l'USDT a quitté les plateformes européennes
Tether, l'émetteur de l'USDT, le plus gros stablecoin du monde, n'a pas demandé d'agrément MiCA. Son directeur général, Paolo Ardoino, a critiqué publiquement les exigences européennes, en particulier l'obligation de déposer une part importante des réserves dans des banques, qu'il présente comme un risque pour le système bancaire lui-même [8].
Conséquence : l'USDT n'est pas un jeton conforme, et une plateforme régulée ne peut plus le proposer au public européen. Le 17 janvier 2025, l'Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) et la Commission européenne ont publié des orientations demandant aux autorités nationales de faire en sorte que les prestataires crypto se mettent en conformité « au plus tard à la fin du premier trimestre 2025 ». Les grandes plateformes ont suivi. Binance, par exemple, a arrêté le trading au comptant de l'USDT pour ses clients de l'Espace économique européen le 31 mars 2025, en retirant au passage d'autres stablecoins non conformes comme DAI, FDUSD ou TUSD.
Il faut bien mesurer ce que cela signifie, et ce que cela ne signifie pas. Les plateformes ont cessé de proposer l'USDT à l'achat et à l'échange. En revanche, selon les explications de l'ESMA relayées à l'époque, la conservation et le transfert de jetons non conformes ne sont pas interdits : un client européen pouvait garder ses USDT ou les retirer vers son propre portefeuille.
Détenir de l'USDT est-il illégal en Belgique ?
Non. MiCA encadre ceux qui émettent les stablecoins et ceux qui fournissent des services (plateformes, courtiers, gestionnaires de portefeuilles). Il ne vise pas le particulier qui détient des jetons dans son propre portefeuille. Un Belge peut donc toujours détenir de l'USDT, le recevoir ou l'envoyer depuis un portefeuille personnel, ou l'utiliser sur des applications décentralisées.
Mais il le fait sans le filet de sécurité que MiCA a construit : pas de droit de remboursement au pair garanti par le droit européen, pas de supervision européenne des réserves, et pas de recours devant un régulateur européen si l'émetteur fait défaut. C'est un choix possible, mais il doit être conscient.
Le 1er juillet 2026, deuxième tournant : la fin de la période transitoire
MiCA prévoyait une période de transition pour les prestataires crypto déjà actifs avant son entrée en application. En Belgique, l'Autorité des services et marchés financiers (FSMA) rappelle qu'elle a pris fin le 30 juin 2026 : depuis le 1er juillet 2026, un prestataire qui n'a pas d'agrément MiCA doit cesser ses services dans l'UE.
Point important : la FSMA indiquait au moment de cette échéance qu'aucun prestataire n'avait encore obtenu d'agrément délivré par elle en Belgique. Cela ne signifie pas qu'aucun service n'est disponible pour les Belges. Grâce au passeport européen, une plateforme agréée dans un autre État membre peut servir toute l'Union. C'est le cas, par exemple, de Bit2Me, agréée par le régulateur espagnol (CNMV) en juillet 2025.
Le bon réflexe avant d'ouvrir un compte est donc double : vérifier que la plateforme figure au registre MiCA de l'ESMA, et consulter les mises en garde de la FSMA, qui publie régulièrement des listes de plateformes non autorisées.
Quels stablecoins utiliser quand on est Belge ?
Les stablecoins de Circle. Circle se présente comme le premier grand émetteur mondial à s'être mis en conformité : son entité française a obtenu le statut d'établissement de monnaie électronique auprès de l'ACPR (le régulateur bancaire français) le 1er juillet 2024, pour l'USDC (dollar) et l'EURC (euro). Ce sont aujourd'hui les stablecoins conformes les plus répandus et les plus liquides.
Les stablecoins en euro émis par des établissements européens. Plusieurs banques et établissements de monnaie électronique ont lancé leur jeton, par exemple l'EURCV de SG-Forge (filiale de Société Générale) ou l'EURI de Banking Circle. Leur liquidité reste nettement plus faible que celle de l'USDC ou de l'EURC, et leur disponibilité varie d'une plateforme à l'autre.
Euro ou dollar ? Pour un épargnant belge, un stablecoin en euro évite le risque de change : 1 000 EURC restent 1 000 euros, alors que 1 000 USDC valent plus ou moins d'euros selon le cours du dollar. Le dollar reste dominant pour le trading et la finance décentralisée, mais pour mettre de côté ou payer en Europe, l'euro est souvent plus logique.
Ce qu'il faut vérifier avant d'utiliser un stablecoin
Avant de convertir une somme importante en stablecoins, quelques questions simples évitent de mauvaises surprises :
- Qui l'émet, et est-il agréé dans l'UE ? Le livre blanc (document d'information obligatoire) et le registre de l'ESMA le disent.
- Dans quelle monnaie est-il libellé ? Euro ou dollar change votre exposition au taux de change.
- Où est-il conservé ? Sur une plateforme agréée, vous bénéficiez de ses obligations de conservation ; dans votre propre portefeuille, vous êtes seul responsable de vos clés.
- Que se passe-t-il si la plateforme fait faillite ? Un stablecoin n'est pas couvert par la garantie des dépôts bancaires belge (100 000 euros par personne et par banque) : la protection vient du droit au remboursement auprès de l'émetteur et de la ségrégation des actifs chez la plateforme.
- Quelles conséquences fiscales ? Échanger une crypto contre un stablecoin peut être une opération imposable selon votre situation ; les règles belges évoluent, et ce point mérite un avis spécialisé.
L'Europe avait-elle raison ?
MiCA a eu un effet très concret : il a privé l'Europe du stablecoin le plus liquide du monde sur ses plateformes régulées, ce que beaucoup d'utilisateurs ont vécu comme une contrainte. En échange, l'Union a fixé des règles claires sur les réserves, le remboursement et la supervision, là où l'information sur les réserves de certains émetteurs est restée longtemps difficile à vérifier. Les États-Unis ont depuis adopté leur propre cadre fédéral pour les stablecoins, ce qui montre que l'idée d'encadrer ces jetons n'est plus propre à l'Europe.
Le débat reste ouvert entre ceux qui y voient une protection nécessaire des épargnants et de la souveraineté monétaire européenne, et ceux qui y voient un frein à l'innovation et à la liquidité. Pour l'utilisateur belge, le choix est en tout cas devenu lisible : des stablecoins régulés et protégés sur les plateformes agréées, ou des stablecoins non régulés à ses propres risques.
À retenir : vocabulaire
- Stablecoin : jeton crypto conçu pour garder une valeur stable, généralement 1 dollar ou 1 euro.
- EMT (jeton de monnaie électronique) : stablecoin adossé à une seule monnaie officielle, régi par MiCA.
- ART (jeton se référant à un ou des actifs) : stablecoin adossé à un panier d'actifs.
- CASP : prestataire de services sur crypto-actifs (plateforme, courtier, conservateur), soumis à agrément sous MiCA.
- Passeport européen : droit pour un prestataire agréé dans un État membre d'opérer dans toute l'UE.
- Remboursement au pair : droit d'échanger 1 jeton contre exactement 1 unité de la monnaie de référence.
Avertissement
Cet article est informatif et ne constitue ni un conseil en investissement ni un conseil fiscal. MiCA encadre les émetteurs et les plateformes, mais ne garantit ni la valeur d'un stablecoin ni l'absence de risque de liquidité, de réserves ou de faillite. Les crypto-actifs comportent des risques importants, y compris de perte totale. Vérifiez toujours le statut d'une plateforme auprès de la FSMA et de l'ESMA avant d'y déposer des fonds.
Sources
[1] Règlement (UE) 2023/1114 sur les marchés de crypto-actifs (MiCA), EUR-Lex, https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2023/1114/oj
[2] ESMA, « ESMA and the European Commission publish guidance on non-MiCA compliant ARTs and EMTs », 17 janvier 2025, https://www.esma.europa.eu/press-news/esma-news/esma-and-european-commission-publish-guidance-non-mica-compliant-arts-and-emts
[3] Cointelegraph, « Binance to halt spot USDT trading in the EEA for MiCA compliance », mars 2025, https://cointelegraph.com/news/binance-halt-spot-usdt-trading-eea-mica-compliance
[4] Circle, « Circle is First Global Stablecoin Issuer to Comply with MiCA », 1er juillet 2024, https://www.circle.com/pressroom/circle-is-first-global-stablecoin-issuer-to-comply-with-mica-eus-landmark-crypto-law
[5] FSMA, « Crypto-asset service providers: end of the transitional period », https://www.fsma.be/en/news/crypto-assets-service-providers-end-transitional-period
[6] FSMA, « Vérifiez votre prestataire », https://www.fsma.be/en/check-your-provider/search
[7] Finect, « Bit2Me se convierte en la primera plataforma cripto en obtener la licencia MiCA en España », juillet 2025, https://www.finect.com/usuario/avillanuevae/articulos/bit2me-se-convierte-en-la-primera-plataforma-cripto-en-obtener-la-licencia-mica-en-espana
[8] Cointelegraph, entretien avec Paolo Ardoino (Tether) sur MiCA et le risque systémique bancaire, https://cointelegraph.com/news/mica-regulation-systemic-risk-banking-system-tether-ceo