Prêter ses cryptos : comment fonctionnent les prêts crypto (CeFi, DeFi, institutionnels) et ce que MiCA ne couvre pas

En bref : prêter ses cryptos, c'est les confier à une plateforme ou à un protocole qui les reprête à d'autres, en échange d'intérêts. Le marché pèse environ 56 milliards de dollars (Galaxy Research, via Crypto Briefing, 2026), dominé par des prêts à des professionnels, garantis par d'autres cryptos. Pour un particulier, le rendement affiché a un prix : le plus souvent, vous n'êtes plus propriétaire de vos cryptos, vous êtes créancier. Et le règlement européen MiCA ne réglemente pas le prêt de cryptos. En 2022, les clients de Celsius, BlockFi et Gemini Earn l'ont appris à leurs dépens.

Article éducatif, à jour au 8 octobre 2026. Il ne constitue pas un conseil en investissement. Les crypto-actifs comportent des risques importants, y compris de perte totale.

Prêter, emprunter : de quoi parle-t-on ?

Un « prêt crypto » peut désigner deux choses opposées.

  • Prêter (lending, souvent vendu sous le nom de « Earn » ou « rendement ») : vous déposez des bitcoins ou des stablecoins, et la plateforme vous verse des intérêts. Elle les reprête à des emprunteurs qui paient plus cher.
  • Emprunter : vous déposez des cryptos en garantie et vous recevez en échange des euros ou des stablecoins, sans vendre vos cryptos. Si le cours de la garantie baisse trop, elle est vendue automatiquement : c'est la liquidation.

Dans les deux cas, il y a un intermédiaire. Il peut être centralisé (CeFi : une entreprise, avec des employés, des comptes et un bilan) ou décentralisé (DeFi : un programme sur la blockchain, un smart contract, sans entreprise qui garde vos fonds).

Les « prêts institutionnels » : qui emprunte vraiment ?

La plupart des emprunteurs ne sont pas des particuliers, mais des professionnels : teneurs de marché, fonds spéculatifs, sociétés de trading, entreprises qui détiennent du bitcoin dans leur trésorerie. Ils empruntent pour faire du trading avec effet de levier, assurer la liquidité des plateformes ou profiter d'écarts de prix entre marchés. En face, des prêteurs institutionnels proposent des crédits garantis, le plus souvent par du bitcoin.

Galaxy Research suit ce marché chaque trimestre. Au deuxième trimestre 2026, les prêts garantis par des cryptos totalisaient 56,16 milliards de dollars, en baisse de 17 % sur un trimestre (Crypto Briefing, 2026) :

Segment (T2 2026) Montant
Prêts centralisés (CeFi) 22,98 milliards $
Emprunts sur protocoles DeFi 20,43 milliards $
Reste (stablecoins émis contre garantie crypto) ~12,75 milliards $
Total 56,16 milliards $
Pic récent (T3 2025) 78,69 milliards $

Deux chiffres méritent l'attention. Le marché a reculé de près de 29 % depuis son pic, et ce pour le troisième trimestre d'affilée, une baisse que Galaxy décrit comme ordonnée, sans panique comparable à 2022. Et Tether, l'émetteur de l'USDT, détient à lui seul 58,54 % des prêts centralisés (Crypto Briefing, 2026) : le marché reste très concentré.

Comment fonctionne un prêt centralisé (CeFi)

Vous déposez vos cryptos sur la plateforme et vous acceptez ses conditions de prêt. Juridiquement, c'est souvent là que tout bascule : vos cryptos deviennent la propriété de la plateforme, qui vous doit en retour une somme équivalente plus des intérêts. Elle peut les reprêter, les donner en garantie à son tour (on parle de réhypothèque), ou les placer ailleurs.

Le rendement vient donc du risque pris par la plateforme avec votre argent. Si un gros emprunteur fait faillite, ou si trop de clients veulent retirer en même temps, la plateforme peut geler les retraits. En cas de faillite, vous devenez un créancier parmi d'autres, et vous attendez la fin de la procédure.

Comment fonctionne un prêt décentralisé (DeFi)

Sur un protocole DeFi comme Aave ou Compound, il n'y a pas d'entreprise qui garde vos fonds : les règles sont inscrites dans le code. Les prêteurs déposent des cryptos dans une réserve commune ; les emprunteurs doivent déposer une garantie supérieure à ce qu'ils empruntent (surcollatéralisation). Si la valeur de la garantie descend sous un seuil, elle est vendue automatiquement pour rembourser le prêt.

Ce modèle supprime le risque de la plateforme qui détourne les fonds, mais en crée d'autres :

  • les failles de code : selon l'Autorité bancaire européenne (EBA) et l'ESMA, les protocoles de prêt sont le type de protocole DeFi le plus souvent attaqué, la manipulation de prix étant la cause la plus fréquente (EBA & ESMA, 2025) ;
  • les oracles : le protocole dépend d'une source externe pour connaître les cours ; si elle est manipulée ou tombe en panne, des liquidations injustifiées peuvent suivre ;
  • les liquidations en cascade lors d'une chute brutale des cours ;
  • l'absence de recours : personne à qui réclamer en cas de problème.

Fin septembre 2024, la valeur bloquée dans la DeFi (TVL, total value locked) représentait environ 78 milliards d'euros ; les protocoles de prêt en concentraient 22 % (EBA & ESMA, 2025).

2022 : l'année où les « comptes rémunérés » ont gelé

Plateforme Ce qui s'est passé Pour les clients
Celsius Gel des retraits en juin 2022, faillite en juillet 2022. Son fondateur, Alex Mashinsky, a plaidé coupable de fraude et a été condamné à 12 ans de prison en mai 2025. Plus de 5 milliards de dollars de pertes pour les clients (Decrypt, 2025).
BlockFi Accord à 100 millions de dollars en février 2022 avec la SEC et des États américains (moitié chacun) pour son produit de prêt rémunéré ; faillite le 28 novembre 2022, après l'effondrement de FTX, qui lui devait 275 millions de dollars. Plus de 100 000 créanciers (Fortune, 2022).
Gemini Earn / Genesis Genesis, qui empruntait les cryptos des clients de Gemini Earn, gèle les retraits le 16 novembre 2022. Restitution en nature annoncée en février 2024, après environ 15 mois de blocage (Decrypt, 2024).

Le point commun : les clients pensaient détenir un « compte d'épargne crypto ». Ils avaient en réalité prêté leurs avoirs à une entreprise qui les reprêtait à des acteurs très risqués. Quand de gros emprunteurs ou partenaires sont tombés, selon les cas le fonds Three Arrows Capital en juin 2022 ou FTX en novembre, la chaîne s'est rompue.

Un rendement crypto n'est jamais gratuit. Si une plateforme vous offre nettement plus qu'un compte d'épargne, demandez-vous qui emprunte vos cryptos, avec quelle garantie, et ce qui se passe s'il ne rembourse pas.

Ce que MiCA couvre, et ce qu'il ne couvre pas

Le règlement européen MiCA encadre depuis fin 2024 les émetteurs de stablecoins et les prestataires de services sur crypto-actifs (CASP). Mais il exclut explicitement le prêt : son considérant 94 prévoit que le règlement ne traite pas du prêt et de l'emprunt de crypto-actifs, y compris des stablecoins. MiCA ne donne d'ailleurs même pas de définition de ces activités (EBA & ESMA, 2025).

Concrètement :

  • Ce que MiCA protège : les cryptos que vous laissez en conservation chez un prestataire agréé. Celui-ci doit protéger vos droits de propriété, notamment en cas d'insolvabilité, et ne peut pas utiliser vos cryptos pour son propre compte (règlement (UE) 2023/1114, art. 70). Ce n'est pas une garantie de remboursement, mais c'est une vraie protection.
  • Ce que MiCA ne protège pas : les cryptos que vous prêtez ne relèvent plus de ces règles de conservation. La plateforme peut être agréée MiCA pour d'autres services, mais son programme de prêt, souvent logé dans une autre société du groupe, n'est pas soumis aux mêmes règles.
  • Aucune garantie des dépôts : contrairement à un compte bancaire belge, ni les cryptos conservées ni les cryptos prêtées ne sont couvertes par la garantie de 100 000 €.

Dans leur rapport de janvier 2025, l'EBA et l'ESMA relèvent les risques de ces services : effet de levier excessif, information insuffisante sur les frais, les taux et les changements de garantie, et risques de réhypothèque et de chaînes de garanties. Elles notent aussi que certains prestataires proposent ces services à côté de services régulés (EBA & ESMA, 2025). La Commission européenne doit évaluer s'il faut les réglementer.

Et la fiscalité en Belgique ?

Les intérêts reçus en prêtant ses cryptos ne relèvent pas de la nouvelle taxe de 10 % sur les plus-values. Ils sont imposés au moment où vous les recevez, en principe comme revenus mobiliers, et le régime exact reste débattu. Nous détaillons ce point dans Fiscalité crypto en Belgique en 2026. Notez aussi qu'emprunter pour investir en crypto est un des éléments qui peuvent faire basculer vers le régime de spéculation à 33 %.

Avant de prêter : sept questions à se poser

  1. Qui est la contrepartie ? Le nom exact de la société avec qui vous signez, son pays, son statut auprès de la FSMA et de l'ESMA.
  2. Restez-vous propriétaire ? Lisez les conditions : si vous « transférez la propriété », vous êtes créancier.
  3. D'où vient le rendement ? Prêts à qui, avec quelle garantie, avec ou sans réhypothèque ?
  4. Pouvez-vous retirer quand vous voulez ? Délais, plafonds, possibilité pour la plateforme de suspendre les retraits.
  5. Que se passe-t-il en cas de faillite ? Êtes-vous prioritaire, ou créancier ordinaire ?
  6. En DeFi : le protocole a-t-il été audité, depuis combien de temps fonctionne-t-il, a-t-il déjà été piraté ?
  7. Pouvez-vous perdre cette somme ? Si la réponse est non, ne la prêtez pas.

Une règle simple : laissez en prêt uniquement ce que vous accepteriez de voir bloqué pendant un an, ou perdu.

Testez-vous

À retenir : vocabulaire

  • CeFi : finance crypto centralisée, assurée par une entreprise qui garde les fonds.
  • DeFi : finance décentralisée, assurée par des programmes sur la blockchain (smart contracts).
  • Surcollatéralisation : garantie déposée supérieure au montant emprunté.
  • Liquidation : vente automatique de la garantie quand sa valeur devient insuffisante.
  • Réhypothèque : fait, pour un intermédiaire, de réutiliser en garantie des actifs qu'on lui a confiés.
  • Oracle : service qui fournit à un smart contract des données extérieures, comme les cours.

Avertissement

Cet article est éducatif et ne constitue ni un conseil en investissement ni un conseil fiscal. Il ne recommande aucune plateforme ni aucun protocole de prêt. Prêter ses cryptos expose à des risques de contrepartie, de faille technique, de gel des retraits et de perte totale, qui s'ajoutent au risque de prix. Vérifiez toujours le statut d'un prestataire auprès de la FSMA et de l'ESMA.

Sources

Crypto Briefing. (2026, 19 août). Galaxy reports $11B decline in crypto-collateralized lending in Q2 2026. https://cryptobriefing.com/galaxy-crypto-lending-q2-2026-decline/

Decrypt. (2024, 29 février). Gemini to return $1.1 billion to Earn customers, pay $37 million fine in New York settlement. https://decrypt.co/219610/gemini-return-1-billion-to-earn-customers-pay-37-million-fine-new-york

Decrypt. (2025, 8 mai). Former Celsius Network CEO Alex Mashinsky sentenced to 12 years in prison. https://decrypt.co/318623/former-celsius-network-ceo-alex-mashinsky-sentenced-12-years-prison

EBA & ESMA. (2025, 16 janvier). Joint report on recent developments in crypto-assets (Article 142 of MiCAR). https://www.eba.europa.eu/sites/default/files/2025-01/5fe168a2-e5a6-41a1-a1b4-87a35ecebb5c/Joint%20Report%20on%20recent%20developments%20in%20crypto-assets%20%28Art%20142%20MiCAR%29.pdf

ESMA. (2025, 16 janvier). The EBA and ESMA analyse recent developments in crypto-assets. https://www.esma.europa.eu/press-news/esma-news/eba-and-esma-analyse-recent-developments-crypto-assets

Fortune. (2022, 28 novembre). Crypto lender BlockFi files for bankruptcy after FTX implosion. https://fortune.com/2022/11/28/crypto-lender-blockfi-files-for-bankruptcy-after-ftx-implosion

Règlement (UE) 2023/1114 du Parlement européen et du Conseil du 31 mai 2023 sur les marchés de crypto-actifs (MiCA). (2023). Journal officiel de l'Union européenne, L 150, 40-205. https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2023/1114/oj

← Retour au sommaire